Contribution économique de la pêche récréative en mer (volet 1/2)
Cet article fait partie d’un ensemble de deux volets, celui d’aujourd’hui trouvant sa suite dans le prochain Pêche Plaisance de juin 2025. Si le premier se réfère essentiellement à des données publiées avant 2017, mais toujours d’actualité, et le prochain à des données plus récentes et présentées selon le type d’activité (pêche du rivage, pêche en bateau, pêche sous-marine, etc.), tous deux partagent bien le même objectif : analyser et valoriser la contribution économique de la pêche récréative en mer non seulement sur le plan monétaire, mais aussi sur les plans social et sociétal.
Ce premier article apporte ici une vision globale de l’économie liée à la pêche récréative en mer, décrit son importance en termes de nombre de pêcheurs, d’effort de pêche, et de dépenses engagées par les pêcheurs durant cette première période. Il permet aussi de se familiariser avec les méthodes de l’évaluation économique. Le prochain article s’appuiera quant à lui sur des données et évolutions plus récentes et ciblées. Il offrira ainsi un regard plus précis au travers de certaines contributions comparatives de la pêche de loisir et de la pêche commerciale en mer. Nous y présenterons également certains résultats intéressants d’études ayant analysé la contribution sociale de la pêche de loisir en mer.
Il est important de rappeler les définitions et concepts utilisés dans notre analyse. Le mot « pêcherie » est apparu en français vers 1150 avec le sens de lieu de pêche, en particulier l’ensemble des installations aménagées pour la pêche (Alain Rey 2016). Le mot anglais « fishery » est apparu plus tard vers 1528 avec le sens d’activité, d’industrie ou de saison de pêche (Merriam-Webster.com Dictionary 2025). Le mot « fishery » peut être traduit en français de différentes manières selon le contexte : si l’on parle d’une entreprise ou d’un lieu de pêche, on le traduit par « pêcherie » ; si l’on parle de la pêche en tant qu’industrie, on le traduit par « pêche », si c’est un terme scientifique ou réglementaire on préfère « exploitation halieutique ». Le titre de notre article comporte l’expression « pêche récréative en mer », traduction de « marine recreational fishing » ou de « sea recreational fishing ». Mais nous aurions pu choisir « pêche maritime de loisir » car ces deux termes sont interchangeables. Dans un contexte général grand public, on utilise plutôt « pêche en mer de loisir » et dans un contexte réglementaire ou scientifique on parle de « pêche récréative en mer ».
La pêche récréative en mer, comme toutes les activités de loisir en mer, connaît une forte croissance depuis une trentaine d’années. Ce phénomène concerne toutes les zones côtières du monde entier. Il repose sur de fortes racines sociales, touche des millions de passionnés pour la pêche récréative en mer et est reconnu pour ses capacités à créer de la valeur ajoutée et des emplois dans les zones concernées (García-de-la-Fuente et al. 2020). À partir de données de 2003, Cisneros-Montemayor et Sumaila (Cisneros-Montemayor et Sumaila 2010) ont estimé que pour les cent quarante-quatre pays du monde ayant une frontière maritime, 58 millions de personnes pratiquaient la pêche récréative en mer, qu’ils généraient 39,7 milliards de dollars de dépense pour leur pratique, et qu’ils avaient contribué à financer plus de 954 000 emplois. (Voir tableau)
Les données en Europe avant 2017
En 2017, des chercheurs de différents organismes européens gouvernementaux ou intergouvernementaux ont évalué l’importance de la pêche récréative en mer en Europe (Hyder et al. 2018). Dans cette étude, la littérature disponible a été compilée pour vingt-sept pays d’Europe dont la France ayant un littoral sur l’océan Atlantique, la mer du Nord, la mer Baltique, la mer Méditerranée et la mer Noire. La seule exception était la Bosnie-Herzégovine, qui dispose d’un littoral très limité. Ils ont utilisé des données publiées entre 2010 et 2017, et ont corrigé les données manquantes selon une méthodologie rigoureuse, mais en acceptant une certaine imprécision.
Le nombre de pêcheurs récréatifs en mer a été estimé à 8,7 millions en Europe, ce qui correspond à un taux de participation de 1,6 % de la population totale. Ils ont effectué 77,6 millions de jours de pêche par an (voir tableau). Il y a plus de pêcheurs en Atlantique qu’en mer Méditerranée, que ce soit en pourcentage de la population totale qu’en nombre absolu. Deux pays dépassent les 30 % de pêcheurs en mer dans leur population. Il s’agit de la Norvège et de l’Islande avec respectivement 33 % et 31,5 %. De même, l’effort de pêche (nombre de sorties en mer par pêcheur) est bien supérieur en Atlantique avec deux pays qui sont loin devant les autres, l’Espagne et la Norvège avec respectivement trente-et-un et douze jours de pêche par pêcheur et par an. (Voir tableau)
En s’appuyant sur les données françaises disponibles (Herfaut et al. 2013),(Levrel et al. 2013),(Rocklin et al. 2014), Hyder a estimé pour la France, le nombre de pêcheurs récréatifs en mer à 1,32 millions, le taux de participation de la population française à 2,06 %, le nombre de jours de pêche par pêcheur et par an à 6,8 jours et le nombre total de jours de pêche en France à 8,96 millions (Hyder et al 2018).
En ce qui concerne l’impact économique de la pêche récréative en mer en Europe, l’étude de Hyder a montré que, en moyenne, les pêcheurs européens avaient dépensé 5,9 milliards d’euros par an pour pratiquer leur activité de loisir (Hyder et al. 2018).
Le Royaume-Uni et la Norvège représentaient 53 % de ces dépenses. Le Royaume-Uni avait la dépense annuelle moyenne la plus élevée par pêcheur récréatif en mer, soit 1732 € alors que les pêcheurs récréatifs européens dépensaient en moyenne 680 € par an.
En raison de la rareté et de la qualité des données publiées, les dépenses induites par la pratique de la pêche récréative en mer en France ont été estimées par comparaison aux dépenses effectuées par les pêcheurs allemands. Elles seraient de 785 millions d’euros par an, ce qui représenterait 595 € par pêcheur récréatif en mer français et par an. L’estimation de la robustesse de ces chiffres a été jugée satisfaisante. Ceci place la France derrière l’Espagne (729 €), et loin derrière le Royaume-Uni (1732 €), l’Irlande (1654 €) et la Norvège (899 €). (Voir tableau)
L’aspect social de la pêche récréative en mer, en particulier sa contribution à l’emploi n’a été mentionné que par le Danemark. Les dépenses des Danois ont contribué à la subvention de 2473 équivalents postes plein-temps (Hyder et al. 2018).
La variabilité observée des dépenses induites par la pêche récréative en mer entre les différents pays d’Europe peut s’expliquer d’une part par l’emploi d’extrapolations entre les pays pour 42 % des pays européens n’ayant pas de données, mais aussi par la méthodologie employée. La plupart des études ont fait appel à des enquêtes en ligne ou à des entretiens en face à face, mais qui n’ont pas utilisé de questionnaires comparables, ce qui rend difficile les comparaisons entre les pays.
Enfin, aucune étude n’a fait appel au modèle d’analyse économique dit des « entrées-sorties » qui est une référence en termes d’analyse économique d’une industrie.
La pêche récréative en mer et la Politique commune de la pêche (PCP) en Europe
L’importance de la pêche récréative en mer en termes de nombre de pêcheurs et de dépenses engagées a conduit à une prise de conscience croissante, depuis les années 2000, de la nécessité d’intégrer la pêche récréative en mer dans les plans de gestion durable de la ressource marine et des espaces côtiers.
En contrepartie la collecte régulière de données est nécessaire pour améliorer à la fois la compréhension et la gestion de la pêche récréative en mer (Hyder et al. 2018). Si dans certains pays, l’analyse des suivis annuels des pêches récréatives a permis de dégager les facteurs influençant les dynamiques sociales, économiques et biologiques de la pêche récréative en mer, ils manquent dans de nombreux pays. Ceci est lié d’une part à la grande expertise nécessaire pour mener ces études complexes et d’autre part à la croyance générale que la pêche récréative a un impact minimal sur les stocks halieutiques (Hyder et al. 2018).
Dès 2001, la Commission européenne a établi un cadre pour la collecte des données de la pêche pour certaines espèces sélectionnées, y compris pour la pêche récréative. Celui-ci, mal suivi, a été remplacé par le programme pluriannuel de l’Union européenne UE-MAP (EU,2016). Malgré les exigences de l’Union européenne et les recommandations des organismes scientifiques, les données disponibles au niveau des pays européens, pour la pêche récréative en mer, sont soit limitées, soit de mauvaise qualité et obsolètes.
En conséquence, la pêche récréative en mer n’est pas représentée dans les instances Européennes, ce qui est préjudiciable pour son activité d’une part, mais aussi à la mise en place de la Politique commune de la pêche à laquelle elle ne participe pas.
Ainsi en Europe, les captures de la pêche récréative en mer et de la pêche commerciale en mer) ne sont prises en compte conjointement que pour les évaluations des stocks de trois espèces dans certaines zones du Ciem (le saumon de la Baltique, de la morue de l’ouest de la baltique et du bar européen) (García-de-la-Fuente et al. 2020). Il y a donc urgence à renforcer les mécanismes de surveillance et d’obtention de données fiables sur la pêche récréative en Europe. Pour permettre une gestion conjointe et comparable avec la pêche commerciale en mer et une approche écosystémique de la pêche récréative en mer, l’obtention de ces données est fondamentale.
Les particularités de la pêche récréative en mer pour l’évaluation de sa contribution économique
La pêche commerciale en mer est une industrie d’extraction répétée des ressources (production mesurée en termes de quantité de poissons récoltés). La pêche récréative en mer est une activité de loisir dont l’objectif de production n’est pas d’extraire du poisson, mais d’apporter au pêcheur un bien-être personnel et social en exerçant son activité dans un milieu naturel bénéfique sur les plans personnels et sociaux et avec l’espoir de pouvoir capturer quelques exemplaires de ses ressources naturelles (les poissons le plus souvent). Ceci explique que dans les statistiques économiques officielles, la production de la pêche récréative en mer ne soit pas reflétée par la quantité de poissons récoltés, mais par une mesure du type nombre de jours-pêcheurs (García-de-la-Fuente et al. 2020).
Un rapport de l’organisation anglaise à but non lucratif Angling Trust a montré que la pêche récréative en mer offrait de nombreux avantages sociaux, tels que le contact avec la nature, le temps passé en famille et entre amis, l’amélioration de la santé et du bien-être, ainsi que la préservation de l’environnement. Elle permettait aux groupes socio-économiquement défavorisés du Royaume-Uni d’accéder aux multiples bienfaits qu’elle procure. Ces bénéfices sociaux ont un impact sur le développement personnel et communautaire, le tourisme et l’éducation, contribuant ainsi aux économies locales et nationales et s’inscrivant dans la stratégie gouvernementale anglaise de réduction des inégalités (Levelling Up). En s’appuyant sur une étude allemande, les auteurs de ce rapport ont décrit cinq types de pêcheurs selon leurs motivations spécifiques : les pêcheurs en quête de trophées (ne pratiquant pas nécessairement le relâcher du poisson), les pêcheurs en quête de défis (qui ne recherchent pas de trophées mais accordent une grande importance à la motivation liée à la réussite de la prise), les pêcheurs orientés vers la nature, les pêcheurs sociaux et les pêcheurs de consommation.
Une meilleure compréhension de l’éventail des avantages sociaux, économiques et environnementaux générés par la pêche récréative en mer deviendra de plus en plus nécessaire à mesure que les décisions en matière de gestion de la pêche et plus largement des activités marines seront prises dans le cadre d’une analyse écosystémique. L’Europe manque actuellement d’un cadre de gestion visant à équilibrer ces avantages en lien avec la pêche récréative en mer et la pêche commerciale (Roberts et al. 2017).
Méthodes d’analyse pour évaluer la contribution économique de la pêche récréative en mer
L’évaluation économique est un processus d’analyse qui permet de mesurer la valeur économique d’un bien ou d’un service en tenant compte des coûts et des bénéfices d’une activité, d’un projet ou d’une politique (Gislason 2013). Par exemple, une évaluation économique d’une politique de quotas de pêche analyserait les coûts pour les pêcheurs, les bénéfices pour la conservation des stocks et l’impact économique global.
Les bénéfices sont des avantages qui peuvent être tangibles ou intangibles. Un avantage tangible est un avantage matériel qui a une valeur monétaire claire et qui peut être échangé sur un marché. C’est par exemple le revenu de la pêche commerciale. Un avantage intangible est un bénéfice qui ne peut pas être mesuré directement en termes monétaires car il n’a pas de valeur marchande évidente. Il est souvent subjectif. C’est pour le pêcheur récréatif le fait d’être en mer et de profiter des paysages marins, la satisfaction d’attraper un poisson, le plaisir de faire partie d’une communauté de passionnés, etc.
Les coûts de production désignent la valeur des ressources utilisées pour produire un bien ou un service. Le coût d’opportunité correspond à ce à quoi on renonce pour produire son activité.
Prenons le cas d’un pêcheur de loisir en mer qui va prendre son bateau pour faire une sortie en mer de cinq heures. S’il avait proposé ses services pour aider à caréner le bateau de son ami, il aurait pu gagner 5hx30 € = 150 € ; c’est un coût d’opportunité lié au temps. Au lieu de sortir avec son bateau, il aurait pu le louer à un autre pêcheur pour 100 €, ce qui représente aussi un coût d’opportunité du bateau de 100 €. Enfin le coût du carburant de 50 € aurait pu être utilisé pour une sortie en famille avec un coût d’opportunité de 50 €. Le coût d’opportunité total pour la sortie en mer est de 150 € (temps) + 100 € (bateau) + 50 € (carburant) = 300 €. Même si la pêche récréative semble « gratuite », elle a un coût caché lié aux alternatives perdues !
Pour Gislason, la valeur économique est la différence entre les bénéfices sociaux et les coûts sociaux (Gislason 2013). Les bénéfices sociaux com-prennent d’une part les bénéfices tangibles (revenus générés, emplois créés, production de biens et de services), mais aussi les bénéfices intangibles (bien-être, loisirs, préservation de l’environnement). Les coûts sociaux sont représentés par les dépenses directes (coûts de production, dépenses publiques) mais aussi les coûts indirects ou externalités (pollution, épuisement des ressources naturelles).
La valeur économique représente alors la valeur nette d’une activité pour la société. Pourquoi la phrase de Gislason est importante ?
Parce qu’elle montre que l’évaluation économique ne se limite pas à un simple calcul financier, mais doit prendre en compte l’impact global sur la société. Une activité peut sembler rentable en apparence, mais si ses coûts cachés (pollution, épuisement des ressources) sont trop élevés, sa valeur économique réelle peut être négative.
Conclusion
Les études réalisées avant 2017 montrent l’importance grandissante de la pêche récréative en mer. Cette importance est liée d’une part au grand nombre de pêcheurs qui la pratiquent, mais aussi aux dépenses qu’ils acceptent de payer pour accéder à leur loisir. Le produit de la pêche récréative en mer, si on considère qu’il s’agit d’une industrie comme l’est la pêche commerciale, n’est pas la quantité de poissons pêchés, mais le nombre de jours passés en mer à pêcher. Il s’agit d’une mesure indirecte des bénéfices sociaux que la pêche de loisir procure.
L’évaluation économique purement financière de la pêche récréative est très importante pour quantifier la valeur ajoutée qu’elle produit, en particulier en comparaison avec la pêche commerciale.
La collecte de données économiques permettant d’évaluer et de comparer la contribution économique de la pêche récréative en mer à la pêche commerciale en mer est importante pour quantifier l’impact économique des politiques adoptées par les autorités de pêche. Mais l’approche économique incluant les conséquences sociales est tout aussi importante.
Nous verrons dans le prochain article les résultats liés à ces deux types d’approche de la contribution économique de la pêche récréative en mer. Et nous dégagerons les besoins et les actions qui incombent à la pêche récréative en mer.
Luc Martinez et Annick Danis
Références [1]
[1] - Alain Rey. Dictionnaire historique de la langue française - [Internet]. Éditions Le Robert ; 2016 [cité 1 févr 2025]. Disponible sur ici
– Cisneros-Montemayor AM, Sumaila UR. A global estimate of benefits from ecosystem-based marine recreation : potential impacts and implications for management. Journal of Bioeconomics. 1 oct 2010 ;12(3):245-68.
– García-de-la-Fuente L, García-Flórez L, Fernández-Rueda MP, Alcázar-Álvarez J, Colina-Vuelta A, Fernández-Vázquez E, et al. Comparing the contribution of commercial and recreational marine fishing to regional economies in Europe. An Input-Output approach applied to Asturias (Northwest Spain). Marine Policy. 1 août 2020 ;118:104024.
– Gislason G. Economic Valuation of Commercial and Recreational Fisheries - A Framework [Internet]. ASC 2013 - Theme session R ; 2013. Disponible sur ici
– Herfaut J, Levrel H, Thébaud O, Véron G. The nationwide assessment of marine recreational fishing : A French example. Ocean & Coastal Management. juin 2013 ;78:121-31.
– Hyder K, Weltersbach MS, Armstrong M, Ferter K, Townhill B, Ahvonen A, et al. Recreational sea fishing in Europe in a global context-Participation rates, fishing effort, expenditure, and implications for monitoring and assessment. Fish and Fisheries. 1 mars 2018 ;19(2):225-43.
– Levrel H, Bellanger M, Le Goff R, Drogou M. La pêche récréative en mer en France métropolitaine (Atlantique, Manche, Mer du Nord, Méditerranée). Résultats de l’enquête 2011-2013 [Internet]. Ifremer ; 2013. Disponible sur ici
– Merriam-Webster.com Dictionary. Definition of FISHERY [Internet]. Merriam-Webster.com Dictionary. 2025 [cité 1 févr 2025]. Disponible sur ici
– Roberts A, Munday M, Roche N, Brown A, Armstrong M, Hargreaves J, et al. Assessing the contribution of recreational sea angling to the English economy. Marine Policy. 1 sept 2017 ;83:146-52.
– Rocklin D, Levrel H, Drogou M, Herfaut J, Veron G. Combining telephone surveys and fishing catches self-report : the French sea bass recreational fishery assessment. PLoS One. 2014/02/04 éd. 2014 ;9(1):e87271.



