Le bar face au réchauffement : regarder plus loin que la température
Depuis plusieurs décennies, les pêcheurs constatent que le bar est de plus en plus présent dans certaines régions du nord de l’Europe. L’explication semble toute trouvée : la mer se réchauffe et le bar, qui apprécie les eaux tempérées, remonte vers le nord. C’est vrai… mais ce n’est qu’une partie de l’histoire.
Quatre questions simples derrière une étude complexe
Une étude scientifique publiée en 2026 montre que la température ne suffit pas à expliquer cette évolution. Un autre élément pourrait jouer un rôle au moins aussi important : la nourriture disponible. Et c’est finalement assez logique : une eau à bonne température peut permettre à un poisson de vivre dans une région, mais s’il n’y trouve pas suffisamment à manger, il ne pourra pas s’y développer durablement.
- La température favorise-t-elle le bar ?
Les chercheurs se sont notamment intéressés à la mer des Wadden, située au sud de la mer du Nord. Depuis les années 1980, les températures y ont augmenté. Pour le bar, cette évolution est plutôt favorable. Une eau légèrement plus chaude facilite sa croissance et, surtout, des hivers moins froids permettent à davantage de jeunes bars de survivre. Les jeunes poissons sont en effet particulièrement sensibles aux températures hivernales très basses.
Les chercheurs ont donc simulé une augmentation saisonnière d’environ 2 °C. Résultat : à quantité de nourriture identique, le nombre de bars augmente.
Le réchauffement joue donc bien un rôle. Mais il ne suffit pas à expliquer l’importance de l’augmentation observée.
- Et si le facteur décisif était surtout ce que le bar trouve à manger ?
Comme beaucoup d’espèces, le bar ne mange pas la même chose toute sa vie. Lorsqu’il est petit, il se nourrit notamment de minuscules organismes présents dans l’eau. En grandissant, son alimentation évolue. Les crevettes prennent alors une place importante dans son régime alimentaire, avant que les plus gros bars ne consomment également davantage de poissons.
Dans la mer des Wadden, une proie joue ainsi un rôle particulièrement important : la crevette grise. Or celle-ci est devenue beaucoup plus abondante au cours des dernières décennies. Les chercheurs ont donc voulu savoir ce qui se passerait si les bars disposaient de davantage de crevettes. Et le résultat est spectaculaire. Dans leur modèle, une augmentation d’environ 43 % de la quantité de crevettes disponible conduit à plus d’un doublement du poids total des bars présents et à une augmentation d’environ 300 % de leur nombre. C’est beaucoup plus que l’effet obtenu avec une simple augmentation de 2 °C de la température.
On peut donc résumer les choses très simplement : une eau plus chaude peut favoriser la présence du bar. Mais pour qu’il s’installe et se développe, encore faut-il que la nourriture soit abondante.
- Que se passe-t-il lorsque la nourriture est limitée ?
La quantité de nourriture disponible ne joue pas seulement sur le nombre de poissons. Elle influence également la composition de la population.
Imaginons qu’une année soit particulièrement favorable à la reproduction et qu’un très grand nombre de jeunes bars apparaissent en même temps. Si la nourriture est limitée, tous ces poissons vont entrer en concurrence. Une génération peut alors prendre le dessus, tandis que les suivantes auront davantage de difficultés à se développer. On obtient alors une population fonctionnant un peu par vagues : une génération très nombreuse domine pendant quelques années, puis une autre prend sa place.
- Une nourriture abondante change-t-elle la structure de la population ?
Lorsque la nourriture est abondante, la situation est différente. Les jeunes bars, les poissons de taille intermédiaire et les adultes peuvent davantage coexister. La population devient alors plus équilibrée, avec des poissons de plusieurs âges et de plusieurs tailles. Et ce qui est particulièrement intéressant, c’est que les observations réalisées sur le terrain depuis les années 1970 semblent aller dans ce sens : à mesure que le bar est devenu plus abondant, les chercheurs ont également observé une plus grande diversité de tailles.
Ce que cela change dans notre manière de voir le réchauffement
Cette étude ne remet pas en cause le réchauffement des eaux ni son influence sur les poissons. Elle montre simplement qu’il faut se méfier de raisonnements trop rapides :
- pour qu’une espèce s’installe durablement dans une nouvelle région, plusieurs conditions doivent être réunies. La température doit lui convenir, bien sûr. Mais elle doit également trouver suffisamment de nourriture, survivre à l’hiver, grandir et pouvoir se reproduire dans de bonnes conditions ;
- dans le cas étudié, le réchauffement rend les eaux du nord de l’Europe plus accueillantes pour le bar. Mais l’abondance des proies semble jouer un rôle déterminant dans sa capacité à réellement profiter de ces nouvelles conditions.
Penser en écosystème
Un poisson ne vit jamais seul. C’est probablement l’enseignement le plus intéressant de cette étude. Lorsque nous parlons de l’état d’une espèce, nous avons souvent tendance à la considérer isolément : combien y a-t-il de bars ? Combien peut-on en pêcher ? La population augmente-t-elle ou diminue-t-elle ?
Mais un bar fait partie d’un ensemble beaucoup plus vaste. Il mange des crevettes et d’autres poissons. Il est lui-même mangé par d’autres prédateurs lorsqu’il est jeune. Il dépend de la température, de la qualité du milieu et de l’abondance de ses proies. Et lorsqu’il devient lui-même plus abondant, il modifie à son tour son environnement.
Dans la mer des Wadden, par exemple, le bar est désormais devenu un prédateur important de la crevette grise qui a justement contribué à son développement.
Tout est donc lié. Le changement climatique ne fait pas simplement monter ou descendre les poissons sur une carte. Il peut modifier progressivement tout l’équilibre du milieu marin : certaines espèces deviennent plus nombreuses, d’autres moins abondantes, les proies changent, les prédateurs se déplacent et de nouveaux équilibres apparaissent.
Pour le pêcheur, quel enseignement ?
Cette étude nous invite finalement à regarder la mer avec un œil un peu différent. Lorsque nous constatons davantage ou moins de bars dans une région, la température n’est qu’une partie de l’explication. Il faut également s’intéresser à ce qui se passe autour du poisson : ses proies sont-elles abondantes ? Les jeunes survivent-ils mieux ? Trouvent-ils suffisamment de nourriture pour grandir ? Plusieurs générations arrivent-elles à se développer en même temps ?
C’est important aussi pour la gestion de la ressource. L’état d’une population de poissons ne peut pas toujours être expliqué par un seul facteur, qu’il s’agisse de la pêche ou du réchauffement climatique. Il dépend de tout un environnement qu’il faut essayer de comprendre avant d’en tirer des conclusions.
Au-delà de l’illustration du propos par cette étude sur le bar, le message peut finalement tenir en une phrase : l’évolution d’une ressource halieutique est multifactorielle et ne peut pas systématiquement être expliquée par la seule pression de pêche ou le réchauffement climatique.
Luc Martinez
responsable de la commission biodiversité marine et littoral
Références
[1]
[1] Dye B, Peck MA, van Leeuwen A. European seabass dynamics are shaped by more than warming seas. ICES Journal of Marine Science. 2026 ;83(7):fsag145.
Cominassi L, Moyano M, Claireaux G, et al. Food availability modulates the combined effects of ocean acidification and warming on fish growth. Scientific Reports. 2020 ;10:2338.
Dambrine C, Huret M, Woillez M, et al. Contribution of a bioenergetics model to investigate the growth and survival of European seabass in the Bay of Biscay–English Channel area. Ecological Modelling. 2020 ;423:109007.
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